Discussion autour du livre de Daniel Bensaïd : "Les Dépossédés" Imprimer
Formation - Textes théoriques
Vendredi, 14 Août 2009 18:25

Voici le week-end, le temps de la réflexion, de la marche où l’on rêve silencieusement (surtout dans les montées où il faut mesurer son souffle). Une réflexion me travaille à propos d’Alain Badiou, cette interrogation sur l’apparition d’une pensée plus robuste,et qui revendique l’engagement.Difficile de répondre autrement que par des fragments encore en désordre. Le plus fondamental n’est pas, selon moi, à rechercher dans les idées, enfin pas seulement. Comment expliquer? Daniel Bensaid vient de sortir un petit livre sur Marx et le vol des bois morts. j’ai envie de partir de là pour dire comment je vois les choses.

Danielle bleitrach

 

 

Le vol des bois morts et l’irruption de la raison en son cratère

La bourgeoisie met six siècles pour s’imposer comme classe dominante, mais elle n’y arrivera qu’à travers deux révolutions, deux promesses d’émancipation qui en feront une classe hégémonique, la Révolution aux Etats-Unis et la Révolution française. Hégémonie: pour faire court disons que la classe dominante va paraître représenter l’intérêt général, en particulier celui des masses opprimés et le progrès du genre humain. Avant ces Révolutions, pendant au moins deux siècles, on va assister à la montée de la raison contre l’obscurantisme, comprendre au lieu d’obéir, analyser et expérimenter au lieu de célébrer le créateur,etc.. mais nous y reviendrons. Parallèlement il se passe un fait social: les seigneurs féodaux s’approprient les terres communales, ils interdisent aux paysans les bois, les près, les paysans pauvres ne peuvent plus vivre, ils doivent braconner et voler le bois mort, c’est une question de survie. Les historiens ont relevé le fait dans sa crudité, on a beau multiplier les arrestations, pendre les contrevenants, les paysans sont OBLIGES de voler le bois mort. Est-ce un hasard, Ben Saïd en tout cas ne le pense pas et moi non plus, si le premier texte politique de Marx porte sur cette question. Il est rédacteur de la gazette rhénane, un journal de la bourgeoisie allemande qui rêve de la Révolution française. Marx dans cette affaire du vol des bois sait déja la part non réalisée de la Révolution française et que la classe bourgeoise ne peut pas réaliser, cette charge utopique, ce principe espérance qui condamnera cette même classe au déclin.  Ca c’est une de mes convictions, l’humanité tend vers un accomplissement et chaque moment de Révolution porte plus que sa réalisation immédiate… C’est ce que m’apporte le principe espérance d’Ernst Bloch, cette tension vers le non réalisé dans le passé, cet aspect prométhéen.

La Révolution française portait en elle plus qu’une révolution bourgeoise tant sur la revendication matérielle, incontournable du paysan qui ne peut pas vivre sans bois mort, que dans le domaine de la compréhension rationnelle du monde, la maîtrise, la souveraineté tant individuelle que collective. Sans la survie des corps il n’y a pas de tension vers l’idéal, voilà encore une raison d’aimer Spinoza, nul ne s’est plus intéressé au corps que lui. Donc sans le paysan, qui ne peut pas se passer de bois, sans ces vénézuéliens qui réclament une vie meilleure, sans ces ouvriers venus d’Afrique qui réclament un logement, rien n’aura lieu, la dignité humaine est dans le corps, l’âme disait Spinoza est simplement l’idée du corps. Excusez la digression mais le réalisme de Courbet c’est la matière et elle est infinie, éternelle, inépuisable.

Vol des bois et crise du capitalisme
Pourquoi est-ce que j’en reviens à ce fait du vol des bois, parce que je suis convaincue qu’est en train de monter aujourd’hui l’équivalent de l’histoire du bois mort. pas plus que le paysan jadis, les misérables, les opprimés d’aujourd’hui n’ont envie de se battre, n’ont envie de quitter leur pays, d’affronter tant de périls, mais ils ne peuvent pas faire autrement, c’est une question de survie. Nous traversons aujourd’hui une crise profonde, ceux qui la génèrent ne cessent d’en déplacer les effets, les Etats-Unis sur le reste de la planète, y compris l’Europe, l’occident sur le Tiers monde, peu à peu se créent des stratégies d’endiguement, des résistances, de nouvelles formes de coopération dans la résistance. Ici même nous tentons d’analyser tout cela. Disons d’une manière rapide que si après l’effondrement de l’URSS, on avait pu penser que surgirait un monde unipolaire dominé par les Etats-Unis et ses alliés de la triade (Europe, Japon), et qu’alors ce serait “la fin de l’histoire”, le triomphe ultime du capitalisme, aujourd’hui l’Histoire s’est remise en mouvement avec diverses hypothèses momentanés: un monde multi-polaire, avec ré-apparition d’un monde second développé concurrent de l’occident ou de nouvelles relations sud-sud sans domination d’un nouveau blooc sur le reste du tiers-monde abandonné à sa pauvreté. La meilleure chance où que l’on se situe sur cette planète est donc dans les luttes à la base pour réclamer son dû. L’équivalent du vol des bois. J’ajouterai que parallèlement la lutte des intellectuels, des créateurs, leur “engagement”doit tenir compte de cette situation nouvelle.

Face à cela la forme démocratique bourgeoise, le “crétinisme” du vote qui veut que 200 millions d’étasuniens imposent par une élection fraudée au reste de l’humanité un fou furieux et que nous élisions un inculte, secoué de tic, qui joue les marioles pour masquer sa peur, est une duperie… Le comble de la servitude parce que développant la puissance des affects (la peur) et l’impuissance de la raison, servitude non seulement pour les autres mais pour nous-mêmes peuples occidentaux.

L’espace public ?

C’est ce que je crois lire dans ce que dit Alain Badiou. Et cela m’intéresse. Mais je crois que l’expérimentation sociale au côté des prolétaires n’y suffit pas, il faut penser ce que nous avons vécu, ce que nous vivons. réfléchir au socialisme est incontournable.

Il y a des tas de questions qu’il faut fouiller. Depuis la fin des années soixante et dix, je dirais soixante et dix sept, l’apparition du million de chômeurs en France, l’essouflement manifeste de la Révolution d’octobre et la querelle sino-soviétique, et la montée du PS comme force hégémonique de la Gauche, la contre-offensive néo_libérale dont un jour on découvrira sans doute à quel point l’opération a été financée par la CIA, avec l’apparition des nouveaux philosophes, mais aussi une modification fondamentale de l’espace public.

Espace public, ce concept emprunté à Habermas nous permet de poser des phénomènes apparement épars: la télévision, la voix de son maître sous le gaullisme, la recomposition de l’édition et des médias. mais aussi la relation de tout cela avec les institutions, le pouvoir et sa théâtralisation entre privé et public, la domination de classe jusque dans les mode de vie. C’est la gauche de Mitterrand et de Jack Lang qui achevera l’évolution, on passera de la télévision espace public de la représentation médiévale ou celle de Louis XIV sous De gaulle. Tout  ce qui est public, va passer dans l’espace privé du  profit. Et celui-ci assoiera son hégémonie sur le divertissement familial, chez les intellectuels ce sera la libération du politique, le refus de la domination, du totalitarisme de l’Etat…

Jusqu’à la contimination ultime du politique qui lui aussi se privatise pour séduire, pour divertir à défaut de convaincre, comme nous venons de le vivre. Les chaînes privées imposent la logique de l’audimat, mais le système Jack Lang est celui des fêtes, des shows, il suffit de pousser un peu le système pour aboutir à la télé berlusconienne, à la confusion actuelle entre l’intellectuel engagé de jadis et johnny Hallyday aujourd’hui. Fini les ambitions culturelles (avec mise au placard) de la naissance de la télévision avec les Stellio Lorenzi, c’est le spectacle. offert à la petite famille, avec l’individu célèbre et célébré parce qu’il est médiatisé et le politique peu à peu identifié à ce sytème.
Dans le monde de l’édition c’est le temps de la concentration, c’est le marketing publicitaire, on publie ce qui peut rapporter immédiatement et se crée alors un système médias-jury des prix et maison d’édition dont un des fleuron a été Bernard Henry Levy. Il est lancé comme par hasard sur la dénonciation de la barbarie socialiste.  Depuis nous avons de ces produits marketing, vite faits, incultes, experts du n’importe quoi à la Serge raffy qui ne vivent que par ces liens étroits. Nous en sommes toujours là… pour les couches moyennes revenues de leur engagement, il y a ce genre de produits, pour les prolétaires c’est la desertification des réunions et le repliement sur l’espace public du divertissement de la télé.

Il faudrait également aborder un autre enjeu plus spécifiquement philosophique. Toute la philosophie, toute la science a tenté d’en finir avec l’illusion du libre arbitre, du sujet tout puissant, dieu ou l’individu. Est-ce un hasard où quand triomphe le marché-roi, son consommateur tout puissant, nous avons dans le même temps avec “les nouveaux philosophes” le retour du sujet, l’ego narcissique, le refus du système, des structures, tout cela étant considéré comme un totalitarisme. Il n’y a pas que le marxisme, la psychanalyse devient tout aussi suspecte parce que l’individu y est considéré comme le produit d’une histoire structurée par un collectif, l’oedipe….  Là encore il faut remonter jusqu’à Spinoza pour mesurer ce qui est traqué, ce qui est dénoncé comme “totalitarisme”, ce sur quoi s’est construit tout le combat de la raison…

Ces gens là, Bernard Henry Levy est en quelque sorte exemplaire, mais il y en a d’autres coupent les ponts avec l’université, les intellectuels académiques, et il faudrait reprendre trois moments, la dénonciation de Deleuze devant cette philosophie de supermarché, celle de jacques derrida lors du débat au collège de philosophie et celle de Vidal Naquet qui montre à quel point BHL est inculte. Oui mais voilà, la dégradation de l’espace public est telle, plus personne ne lit, on achète les livres mais on ne les lit pas, que dans ce débat BHL gagne face aux érudits. il a pour lui déjà ce mépris des intellectuels, cette stupidité satisfaite qui produira un Sarkozy, un tapie devenu président de la République.
Autre question, je suis vous le savez trés sévère sur internet, mais je crois également que si l’on mesure la crise du capitalisme, les bouleversements géostratégiques, la montée des luttes (toujours la question du bois mort), la grande colère des intellectuels, des scientifiques, des créateurs, et l’existence de ce nouveau média, on peut peut-être s’interroger sur le rôle qu’il joue ou pourrait jouer face à la déconsidération des autres médias? En quoi peut-on opérer aujourd’hui des jonctions?

Il faudrait reprendre Althusser, ce qu’il dit de la philosophie, de la manière dont elle a toujours été la servante de la classe dominante, et s’interroger sur ce qu’a signifié depuis plus de trente ans cette contre-révolution.

Aujourd’hui tous les textes que je présente ici posent les mêmes problèmes…Qu’il s’agisse de la connaissance géostratégique, des luttes, de la crise du capitalisme, je crois qu’il faut beaucoup réfléchir , il y a des fremissements et nous le devons ne l’oublions jamais au refus de l’Indien, à la résistance héroïque du Palestinien, à la grève de cette semaine… Le corps développe sa propre idée d’émancipation, son âme, sa dignité, la nôtre.

Danielle Bleitrach

P.S. cela n’a rien à voir avec le sujet mais cela me travaille. l’autre jour j’ai lu sur un forum un texte d’un islamiste qui il est vrai frôlait l’antisémitisme pur et simple, un interveant interpelle l’auteur et déclare “Qu’est-ce que tu as à reprocher aux juifs? Quand vous aurez apporté autant qu’eux à l’humanité, vous me le direz? “et il ajoutait que 205 prix Nobel étaient juifs. Outre le fait que selon moi le monde islamique ne le cède en rien en matière d’apport au judaïsme, je signale à cet irrascible individu que c’est souvent en rupture avec le judaïsme que l’apport est le plus remarquable. En outre si on reste sur le cas des prix Nobel, il est tout de même extraordinaire qu’il y en ait si peu en Israêl. Donc comme je l’ai toujours pensé cet etat n’est une affaire pour personne, ni pour les musulmans, ni pour les juifs qui visiblement perdent leurs meilleures qualités dans ce lieu et deviennent aussi cons que ceux qui les ont massacrés pendant des siècles. Je vous assure que l’avenir est dans l’internationalisme et non l’enfermement identitaire, ça condamne à devenir les toutous savants de Bush, ce qui n’est pas une contribution à l’humanité. C’est une plaisanterie mais à peine…

Mise à jour le Vendredi, 14 Août 2009 18:25
 
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