02 Août 2009
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Actualité des comités NPA31 -
Tribune
Toutes les critiques littéraires nous sont mises à disposition par l'auteur du blog http://dunoirmaispasque.canalblog.com/, merci à lui...
La route de Gakona - Jean-Paul Jody
La route de Gakona, Jean-Paul Jody, Seuil, 2009.
A divers points du globe, des radio-amateurs sont assassinés par des professionnels, qui prennent bien soin de maquiller leurs méfaits en suicides.
Mais une famille d'irréductibles Gaulois refuse de croire que Pépé s'est donné la mort. Et engagent le détective Kinscoff pour le prouver. Celui-ci, bardé d'une assistante ("stagiaire", c'est dans l'air du temps) jeune, jolie, obstinée et qui garde par-devers elle un (lourd) secret, sent bien qu'il y a anguille sous roche, et les ennuis commencent.
Car là, ils s'attaquent à du gros. En résumé, le complexe scientifico-militaro-industriel étatsunien reprenant à son compte les travaux du savant fou Tesla sur les ondes magnétiques envisage le moyen de... manipuler le climat (du gros, vous dis-je !) voire (pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? ) déclancher à distance séismes et tsunamis... Bien sûr, les services secrets du monde entier vont se lancer aux trousses de nos enquêteurs nationaux, mais ceux-ci, qui sont bien malins, vont passer leur temps à leur échapper, de la Norvège au Canada et jusqu'aux confins de l'Alaska.
J'avoue être resté parfois perplexe à la lecture de ce bouquin qui joue allègrement de la Théorie du Complot (Meyssan, à côte, c'est T'choupi et Doudou à la ferme) : le réchauffement climatique ? Une manipulation. Un raz-de-marée en Birmanie ? Un bon moyen d'envoyer de faux humanitaires (et vrais espions, bien sûr). Le tremblement de terre au Sichuan ? Je vous laisse deviner...
Voilà, on est dans la vague Dan Brown, Maxime Chattam, et de plein de ces thrillers américains produits comme en série, et dont on fait beaucoup de films ; bref, l'histoire de "l'individu presque lambda face au Système (occulte)", qui n'est habituellement pas franchement ma tasse de thé.
N'empêche que je me suis laissé prendre par construction du récit (certes classique, mais efficace), de la tension permanente, du rythme haletant, et des personnages finalement plutôt attachants, qui font "se tourner les pages toutes seules".
A recommander, aux amateurs du genre.
Les morsures de l'ombre - Karine Giebel
Les morsures de l'ombre, Karine Giebel, Fleuve Noir, 2007.
Prix SNCF du polar français 2008 (entre autres)
Le commissaire Benoît Lorand se réveille dans une cage, au fond d'un garage. De l'autre côté de la grille, une belle jeune femme dont il pensait la veille faire sa petite incartade extra-conjugale de la semaine... Une vrai psychopathe, animée d'une terrible soif de vengeance. Mais pourquoi ? Pourquoi lui ? Cette question, Benoît n'a pas fini de se la poser...
J'ai dévoré ce thriller en une demi-nuit. Impossible, vraiment, de lâcher ce bouquin tant l'intrigue est prenante, le mystère intrigant, les découvertes toujours plus glaçantes...
La règle du jeu, c'est de ne pas trop en dire, je n'en dirai pas plus... (Encore un paragraphe qui termine sur des points de suspension. C'est pour dire que du suspense, il y en a vraiment beaucoup.)
Le tour de la bouée - Andrea Camilleri
Le tour de la bouée, Andréa Camilleri, trad. Serge Quadruppani, Fleuve Noir, 2005.
En son île de Sicile, le commissaire Montalbano est sur le point de tout plaquer et de prendre sa retraite lorsqu'à l'occasion d'un bain de mer matinal il se retrouve nez à nez avec un macchabée flottant. Sa détermination à foutre le camp se perce d'un nouveau trou quand un gamin, immigré illégal repêché par les gardes-côtes est retrouvé mort quelques jours plus tard...
Le roman est court, bien mené, mais le plaisir de le lire provient essentiellement de langue elle-même. Il faut ici rendre hommage à Serge Quadruppani pour avoir traduit et tenté (il s'en explique dans un préambule) de restituer la langue de Camilleri, mélange, dont les proportions varient selon les moments, d'italien et de dialecte sicilien. Il arrive en tous cas à transmettre un humour, et toute une vision du monde qu'à défaut de les connaître, j'imagine siciliens (ou tout au moins, camilleriens).
Merci à P*** de m'avoir fait découvrir cet auteur. J'y reviendrai.
L'homme au ventre de plomb - Jean-François Parot
L'homme au ventre de plomb, Jean-François Parot, JC Lattès, 2000.
Rouletabille chez Louis XV.
Bon, soyons clairs dès le départ : c'est un livre "de genre", alors on aime, ou on n'aime pas.
Enfin presque. Je ne me suis pas tapé des plans en trois parties thèse-antithèse-synthèse pendant des années d'études pour me contenter d'une vision platement binaire du monde, nom mais oh !
Au fait. On cause d'un livre, là. Oui, donc, un roman d'enquête, avec jeune détective talentueux (ici, il s'appelle Nicolas Le Floch), crime presque parfait (en tous cas le premier de la série...), avec chambre close et tout, intrigue à plusieurs niveaux, personnages mystérieux, puissants ou interlopes, et grand discours final où les secrets sont dévoilés, les révélations fracassantes et les traîtres révélés.
Tout ça dans le Paris de 1761, avec au casting la Cour de Versailles, la Pompadour et Sa Majesté Notre Bon Roi Louis XV, siouplaît...
Alors :
Thèse : la langue est savoureuse, elle sonne fort bien son XVIIIème, Monsieur Parot sait écrire, on prend plaisir à le lire.
Antithèse : l'intrigue est vraiment emberlificotée (osons le mot ! Invraisemblable...), beaucoup d'éléments-clés ne sont révélés qu'à la fin, et la construction est vraiment hyper-classique.
Synthèse : un bon roman policier "à l'ancienne" et une bonne restitution d'une époque, de ses palais comme de ses ruisseaux, que l'on appréciera surtout si l'on est resté un amateur de Gaston Leroux et Maurice Leblanc.
Ce doux pays - Ake Edwardson
Ce doux pays, Ake Edwardson, trad. Marie-Hélène Archambeaud, JC Lattès, 2007.
A Göteborg, en Suède, trois hommes sont assassinés et défigurés dans une boutique d'une banlieue populaire, lors d'une des courtes nuits qui précèdent la Saint-Jean.
Le commissaire Erik Winter et ses collègues de la Criminelle tentent de comprendre ce qui apparaît vite comme une histoire de règlement de comptes au sein de la communauté kurde de la ville. Mais difficile d'y voir clair quand les bouches restent obstinément closes et que les témoins s'évanouissent l'un après l'autre...
Bien entendu, en découvrant ce roman, on ne peut s'empêcher de comparer avec la série des Wallander, d'Henning Mankell. On retrouve un attachement profond pour ce pays arctique, un même désarroi chargé de nostalgie face aux transformations irréversibles de la mondialisation pas très heureuse, l'arrivé de la misère du monde avec ses drames, ses trafics, ses injustices...
Mais le héros d'Edwardson, doté d'une charmante épouse qui l'aime, de deux jolies fillettes et de bons copains, ne trimbale pas la dépression rampante de Wallander ni ses difficultés à communiquer avec son entourage. Ça allège un peu l'ambiance...
Le récit, lui, mêle celui, linéaire, d'une enquête qui avance plus (ou n'avance pas) en fonction des rencontres, interrogatoires (courtois, vive la Suède) ou des brain stormings entre flics que des indices ou des prouesses des petits-cracks-du-labo, et celui d'une jeune réfugiée, dont on saisit peu à peu l'importance dans l'intrigue principale...
Au total, un roman prenant, des personnages forts, et pour moi, la découverte d'un grand auteur de polar.
Légionnaire Victor - Dominique Delpiroux
Légionnaire Victor, Dominique Delpiroux, L'écailler du sud, 2009.
Heureuse découverte.
Ah oui, merci une fois encore, sieur JMG pour ce tuyau.
L'inspecteur Camille Forestier est une forte femme : 1m92, 90 kg, ceinture noire de karaté... Forte et équilibrée : un adorable mari, libraire de son état, une gentille fille, des collègues sympas, des copains...
Et pourtant, difficile de ne pas être ébranlée lorsqu'on se retrouve confronté à une série de cadavres dont il ne reste... Que les os. Attention, hein, pas des vieux vieux macchabées, non, non. Les types étaient vivants la veille et là, paf, le squelette Martin. Mystère, mystère...
Dominique Delpiroux est journaliste à La Dépêche, ce qui ne peut manquer de faire vibrer en moi la fibre rose-rouge et noire du Toulousain qu'il est loin mon pays qu'il est loiiiiiin... Mais je m'égare.
Dominique Delpiroux, donc, signe un bon petit polar bien frais, que je me suis enfilé d'un trait comme Camille Forestier un ballon de muscadet.
Une héroïne plutôt originale, une ambiance "tribu" autour d'elle (un peu à la Fred Vargas, mais sans agrégés de philo et de lettres classiques), de bonnes bouffes racontées par le menu (hi hi) et bien sûr, une base solide avec une bonne vieille intrigue bien foutue (quoiqu'un poil capillotractée) et quelques sueurs froides. Tous les ingrédients sont réunis, et c'est réussi.
Et puis D. D. écrit bien, avec des entames de chapitres bien affutées, des jeux d'assonances z'et d'allitérations totalement littéraires et la pincée d'humour indispensable.
Pour faire bonne mesure, je vais ajouter quelques petits reproches (c'est mon privilège de lecteur). D'abord à l'auteur qui s'est un peu mélangé les pinceaux entre Brésil et Mexique. Au pays de Pelé, on dit "sim", "não", et "uma bola"... Ensuite à l'éditeur, pour la couverture spoiler et cet étrange parti-pris de mettre tous les noms de marques en italique.
Pas bien méchant, hein...
Il me tarde d'ouvrir un autre Delpiroux, j'en ai des fourmis dans les doigts...
04 septembre 2009
Le cercle des douze - Pablo de Santis
Le cercle des douze, Pablo de Santis, trad. René Solis, Métailié, 2009.
Être éditeur est très sûrement un métier difficile. Parfois, on rate son coup. Parfois on donne dans le mille.
Là, à mon avis, Métailié donne en plein dans le mille.
En publiant cet auteur argentin fort talentueux.
On est à la veille de l'exposition universelle de Paris de 1889, celle pour laquelle on a bâti la tour Eiffel. En pleine ère positiviste, lorsqu'on était persuadé que la Science et la Technique conduiraient l'Humanité droit au paradis terrestre.
Le cercle des douze réunit dans la ville lumière les plus brillants (facile) détectives du monde. Le narrateur, aspirant-assistant du détective porteño y débarque au nom de son maître indisposé, et se retrouve à enquêter sur la disparition de l'un des deux grands enquêteurs parisiens...
Entre Voie de la Raison et sectes occultistes, ses recherches nous baladent dans une ambiance à la Adèle Blanc-Sec, avec sociétés secrètes, poètes décadents, femmes fatales, et tous les ingrédients des énigmes à l'ancienne.
Car ce livre est avant tout un magnifique hommage, superbement écrit (et traduit) à tous les romans d'enquête, à tous les Rouletabille et autres Sherlock Holmes.
Un moment de pure délectation.
Le siège de Bogotá - Santiago Gamboa
Le siège de Bogotá, Santiago Gamboa, trad. Claude Bleton, Métailié, 2009
Voilà un livre qui ne va pas marquer la "rentrée littéraire".
Si l'idée de départ est séduisante (imaginer la Colombie sur le point d'être gagnée par la guérilla), ce qu'en tire Gamboa s'avère assez insipide. Fort (j'imagine) de son expérience de reporter, il nous balance quelques situations tragiques d'une ville assiégée, qui pourrait être finalement n'importe quelle ville assiégée, la coke en plus.
Avec en fil conducteur une laborieuse enquête menée par une correspondante de guerre bombasse nordique (au foie de fer), et, dans le rôle de Milou, un benêt de journaliste maltais. Tout ça pour révéler, ô surprise, que la guérilla est rongée par le trafic de drogue...
Ce court récit est complété par une affligeante histoire où le narrateur, après avoir frimé sur tous les aéroports qu'il a connus, réalise le fantasme de tout hétéro qui a pris une fois l'avion : se taper des hôtesses de l'air. J'avoue n'avoir pas été jusqu'au bout...
La religion - Tim Willocks
La Religion, Tim Willocks, trad. Benjamin Legrand, Sonatine, 2009.
Malte, 1565. Les Turcs Ottomans de Soliman le Magnifique se lancent au nom d'Allah à la conquête de l'île de Malte. Sur ce bastion de la Chrétienté en Méditerranée, les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, dits "les Hospitaliers", dits "la Religion" s'apprêtent, Monsieur de La Valette à leur tête, à encaisser l'assaut. Et à défendre coûte que coûte, au nom du Christ et du Baptiste, cet îlot d'Occident.
Il s'ensuit l'une des plus féroces batailles de l'histoire.
Matthias Tannhauser, un allemand enlevé en son jeune âge par les Turcs, ancien janissaire et trafiquant d'armes et d'opium doublé d'un stratège hors-normes, se trouve entraîné, pour les beaux yeux de deux belles, dans cette furie guerrière et fanatique...
Il a déjà été pas mal dit et écrit sur ce livre (et à juste titre), par exemple (et de brillante façon) par Mona Chollet, du Diplo ou par M. Jean-Marc Laherrère, collègue en polarderies (dont l'incroyable rythme de lecture me laisse toujours baba) et en toulousitude (contrariée dans mon cas).
J'ai, comme tout le monde, été emporté dans ce tourbillon de fureur, de sang, de boue , de merde et de passions, d'horreur et de sublime... L'interminable répétition des récits des effroyables boucheries que furent ces batailles livrées à coups de canons, d'arquebuses, d'épées et de haches donne le tournis, parfois jusqu'à la limite de la nausée.
Mais l'intérêt du roman tient pour beaucoup au personnage de Tannhauser, à la fois héros à la James Bond, redoutable à la bagarre, séducteur, rusé, courageux, chanceux, etc. et pont entre Occident et Orient, qu'il a connus tous deux, dont il connaît les codes et apprécie les grandeurs respectives.
Bien sûr, on sent en filigrane le plaidoyer anti-guerres des civilisations avant l'heure.
Et c'est peut-être ce côté parfois un peu trop moderne des personnages qui m'a, de temps en temps, dérangé. Comme lorsqu'une des dames évoque son "Moi profond" (au XVIème siècle...), ou encore quand se met en place un gentil ménage à trois (en français dans le texte) en pleine Malte sous la coupe peu libertine des Chevaliers bientôt éponymes...
Mais ce ne sont que péchés véniels, largement absous par la grandeur, la beauté et la force du roman.
Ite !
Bangkok 8 - John Burdett
Bangkok 8, John Burdett, trad. Thierry Piélat, Presses de la Cité, 2004.
J'ai mis un moment à me décider à acquérir ce livre-ci. Un polar à Bangkok, qui plus est écrit par un farang (un Occidental, quoi), n'allais-je pas me retrouver dans une de ces merdouilles à l'exotisme galvaudé, servie par un petit bourgeois d'Europe empli de haine de soi, et qui allait me faire chier à chaque page avec son regard du mec-à-qui-on-la-fait-pas-et-qui-lui-mieux-qu'un-autre-a-su-comprendre-l'Orient-pas-comme-un-touriste-tu-vois ? (Genre lui).
Non.
A la place, je me suis laissé dévorer par l'intrigue (elle est tordue tout juste comme il faut), avaler par l'ambiance si thaïement chaude, sensuelle, moite et dangereuse, happer par ce qu'on entraperçoit de l'univers spirituel d'un thaï flic et moine bouddhiste.
Bref, une réussite totale.
L'histoire, en deux mots : Bangkok, 8ème district. C'est le coin le plus chaud d'une ville déjà bien chaude. On y vend du sexe, des drogues, du bonheur tarifé pour Occidentaux blasés.
L'inspecteur Sonchaï Jitpleetcheep, métis né d'une pute de Bangkok et d'un GI américain et adepte de la Voie du Bouddha part sur le sentier de la guerre quand son partenaire et "frère en esprit" se fait tuer en même temps qu'un marine américain.
Difficile d'être le seul flic honnête dans une ville bouffée par la corruption, surtout quand votre chef bien-aimé est lui-même un truand notoire.
Mais quand on se soucie de son karma et de ses futures réincarnations, pas grand chose ne peut arrêter quelqu'un déterminé à se faire justice...
Attention ! Il ne s'agit pas là d'une version siamoise de l'Inspecteur Harry... L'équipe formée par Sonchaï et une enquêtrice du FBI dépêchée sur place donne lieu à de fréquents échanges de vue entre logique occidentale et philosophie bouddhiste pleins d'humour (et d'enseignements).
Au total, on passe d'excellents moments, on se distrait tout en se cultivant... Que demande le peuple ?
01 août 2009
Les jardins de la mort - George P. Pelecanos
Les jardins de la mort, George P. Pelecanos, trad. Étienne Menanteau, seuil, 2008.
Pour les fans de The Wire.
Un jeune Noir est retrouvé tué d'une balle dans la tête dans le jardin collectif d'un quartier populo de Washington DC. Certains détails rappellent étrangement le modus operandi d'un serial-killer des années 80, jamais arrêté. Le sergent Gus Ramone, épaulé par deux ex-flics concernés à l'époque par l'affaire, mène l'enquête.
George P. Pelecanos a du talent. Celui de peindre (comme tous les auteurs de polars talentueux) une société qu'il connaît bien : celle des villes de la côte Est, leurs ghettos, leurs petits et gros trafics, la vie des gens modestes, Noirs ou Blancs qui mènent leur barque tant bien que mal, le mépris des puissants, le racisme tenace... Il a aussi celui de créer des personnages attachants, jamais enfermés dans des archétypes, et profondément humains, quelque soit leur "camp", flics ou voyous.
Un esprit, une atmosphère qui rappellent beaucoup ceux de la très bonne série The Wire. Ce qui est loin d'être un hasard puisque Pelecanos a scénarisé plusieurs épisodes de la série. Les connaisseurs apprécieront au passages quelques clins d'œil bien sentis à ladite.
George P. Pelecanos, une autre de mes valeurs sûres.
Tags : George P. Pelecanos, Les jardins de la mort, Pelecanos
31 juillet 2009
Noir béton - Eric Miles Williamson
Noir béton, Eric Miles Williamson, trad. Christophe Mercier, Fayard Noir, 2008.
Du solide
C'est une plongée hallucinée dans le monde des ouvriers du béton (la "gunite" qu'on projette à la lance) de San Francisco, Californie. Autour d'un contremaître à la colonel Kurtz, un groupe d'ouvriers qui se défoncent au boulot, picolent, se shootent, sombrent dans la misère, meurent ou survivent...
C'est écrit dans un style très épuré, strié parfois de fulgurantes envolées lyriques et sombres, presque poétiques. On lit ce roman d'une traite tant on est emporté, pulsé, par l'énergie qui anime ces personnages. C'est aussi très noir, et préfigure probablement ce que sera le monde ouvrier chez nous aussi si on poursuit sur notre lancée : un amas d'individus aux solidarités éphémères et fragiles dont la seule idéologie sera "chacun sa gueule et la Dope pour tous"...
Tags : Eric Miles Williamson, Noir béton
30 juillet 2009
La Voix - Arnaldur Indridason
La Voix, Arnaldur Indridason, trad. Éric Boury, Métailié, 2007
Grand Prix de littérature policière 2007.
Après avoir été passablement déçu par Hiver arctique, j'ai retrouvé l'Indridason qui m'avait emballé avec La cité des Jarres ou La femme en vert.
Ça commence fort, au pays du Père Noël, quand celui-ci (portier dans un hôtel, homme à tout faire et Santa Klaus saisonnier) est retrouvé poignardé à mort, la bite à l'air, dans le cagibi de l'hôtel de luxe qui lui sert de maison.
Le commissaire Erlendur enquête, toujours aussi encombré de son drame d'enfance, toujours avec ses doutes, sa mélancolie, sa fille toxico... Mais un peu d'humour (froid, cela va sans dire) quand même.
Dans ce roman, Indridason nous donne à découvrir des personnages aux histoires à la fois singulières et marquées par les us et l'histoire (tranquille) de la société islandaise. Il prend son temps, au rythme d'une enquête qui s'embarrasse pas mal de respect des droits, voire de respect humain tout court et qui rendrait fou n'importe quel inspecteur étatsunien. Et l'on découvre de tristes histoires qui prennent racine, comme toujours chez Indridason, au sein des familles et de leurs secrets.
Tags : Arnaldur Indridason, la Voix
10 juillet 2009
Rue Sans-Souci - Jo Nesbø
Rue Sans-Souci, Jo Nesbø, trad. Alex Fouillet, Gaïa, 2005
N'est-ce pas beau ?
Une chose est sûre, avec Nesbø, c'est du garanti sur facture. Aucun risque d'être déçu.
Rue Sans-Souci est le quatrième épisode des aventures de l'inspecteur Harry Hole, toujours aussi grand, toujours aussi alcoolo abstinent (sauf quand il picole), toujours aussi peu conformiste, et toujours aussi teignous.
Tout héros récurrent de polar qui se respecte se retrouve un jour dans la situation d'être soupçonné, voire accusé de meurtre (en général victime d'une machiavélique machination). Là, c'est le tour de Harry Hole. Une soirée chez une ex au tempérament de feu, une cuite, un trou noir, un cadavre. Et boum. Et ça craint pour lui.
Le plaisir qu'on prend à lire Nesbø, c'est que même après des dizaines de romans, films, séries qui utilisent en gros les mêmes ficelles, on arrive encore à se faire balader dans des intrigues à double, triple, quadruple détente, à essayer de se rappeler les indices semés dans les précédents opus, à deviner ceux qui serviront dans les prochains...
Avec en plus le bonheur d'une écriture intelligente, avec adresses au lecteur, prolepses, ironie subtile...
Des comme lui, on en compte peu aujourd'hui. En tous cas, il est bien placé dans mon top ten perso.
Tags : Jo Nesbo, Jo Nesbø, rue sans-souci
23 juin 2009
Un pays à l'aube - Dennis Lehane
Un pays à l'aube, Dennis Lehane, trad. Isabelle Maillet, Rivages/Thriller, 2009.
Oh, je ne vais pas être bien original à propos de la dernière œuvre de Dennis Lehane. C'est un très grand roman, une véritable fresque d'un moment bien méconnu de l'histoire des Etats-Unis (et de Boston en particulier, on est chez Dennis Lehane).
Boston (donc), 1919. Alors que les Etats-Unis sont (déjà) les grands vainqueurs de la guerre en Europe, le pays est secoué par de violentes convulsions sociales. Le prolétariat européen débarqué d'Irlande, de Russie ou d'Italie a amené dans ses bagages un certain savoir-faire en matière de syndicalisme, d'anarchisme, et les Soviets, dans la lointaine Russie ont encore les appas des jeunes révolutions. Les Noirs récemment émancipés sont encore des nègres. Bref, USA 1919 = un fucking chaudron.
On y plonge à travers trois personnages, principalement : Danny Coughlin, fils d'un capitaine de police irlandais, Nora, leur bonne qu'il aime en secret, et Luther Laurence, un Noir de l'Ohio qui quitte son bled pour fuir les embrouilles et chercher une vie meilleure.
Enfin, ce n'est que le point de départ d'une longue épopée d'une année (eh oui, parfois le temps se dilate. Souvent pendant les révoltes et les révolutions d'ailleurs). Parce que Danny, d'abord agent infiltré chez les Rouges va donner dans le syndicalisme policier (une hérésie pour l'époque), que Nora traine de lourds secrets et que Luther va... Hm ! Vous verrez ça en lisant le bouquin, si ça vous intéresse.
Et j'oubliais : il y a aussi Babe Ruth, légende naissante (authentique) du base-ball , qui est un peu le fil rouge du livre.
J'aimais déjà beaucoup Dennis Lehane maître du roman noir, j'aime encore davantage Dennis Lehane maître du roman mais pas que.
Tags : dennis lehane, un pays à l'aube
19 juin 2009
L'hiver de Frankie machine - Don Winslow
L'hiver de Frankie Machine, Don Winslow, trad. Frank Reichert, Masque, 2009.
Une mécanique bien huilée
A soixante ans passés, Frankie Machianno coule des jours pépères, partageant son temps entre le surf, sa boutique d'appâts, deux-trois petites affaires, sa fille et sa maîtresse. Sauf que ce n'est pas en pêchant à la ligne qu'il s'est gagné le surnom de Machine. Plutôt en étant l'un des tueurs les plus efficaces de la Mafia à San Diego.
Un jour, on lui demande un "dernier service" dont il réchappe de peu, et Frankie le tueur devient une proie. Mais qui en veut à sa vie ? Et pourquoi ?
La cavale de Frankie Machine commence et avec elle sa quête de réponses à ces deux questions.
Comme Frankie Machine, Don Winslow est un bon pro. Son roman se dévore, et tout fonctionne : les personnages, les scènes d'action, le mystère, et surtout, au fil des souvenirs de Frankie, une saga du crime organisé du sud de la Californie, façon Scorsese ou De Palma.
Bref, un bon gros thriller comme on les aime.
Tags : Don Winslow, l'hiver de frankie machine
04 juin 2009
Lemmer l'invisible - Deon Meyer
Lemmer l'invisible, Deon Meyer, trad. Estelle Roudet, Seuil, 2008.
Visiblement, une réussite.
Lemmer est taciturne. Il vit dans un trou perdu. Mais s'il est "invisible", c'est qu'il appartient à cette catégorie de gardes du corps qui ne paient pas de mine, mais qui n'en sont que plus efficaces.
C'est à ce titre qu'il est chargé par sa boîte de protéger la riche et petite et jolie Emma le Roux qui est persuadée qu'on en veut à sa vie après qu'elle a reconnu son frère disparu en la personne du principal suspect d'un massacre de braconniers dans une réserve naturelle d'Afrique du Sud.
Lemmer l'invisible est une nouvelle réussite -brillante- de Deon Meyer, qui est décidément l'un des grands auteurs actuels de romans noirs. On ne retrouve pas les personnages des précédents livres de Meyer, mais on découvre avec plaisir Lemmer, à la fois redoutable et mystérieux, avec un plaisir certain.
Le récit est impeccablement mené, l'équilibre entre enquête, action et tension psychologique est parfait.
Et puis on découvre un nouvel aspect de l'Afrique du Sud, qui devient plus fascinante à chaque fois. Là, on part dans le veld (le bush), les immenses parcs naturels, les tribus de la brousse et les Afrikaners pur sucre. En fond, bien évidemment, la peinture d'un pays qui digère (mal) son histoire.
Franchement, je ne saurais trop vous recommander de vous jeter sur dernier Deon Meyer (comme un lion sur un impala).
Tags : Deon meyer, Lemmer l'invisible
01 juin 2009
Hiver arctique - Arnaldur Indridason
Hiver arctique, Arnaldur Indridason, Trad. Eric Boury, Métailié, 2009
C'est long, l'hiver arctique...
Et le roman d'Indridason aussi !
Bon, j'avais beaucoup aimé La cité des jarres et la Femme en vert, j'ai donc ouvert cet Hiver arctique avec une joie impatiente. Mais j'ai été un peu déçu.
L'histoire, en deux mots. Un enfant est retrouvé poignardé en bas de son immeuble. Comme il est d'origine thaïlandaise, on soupçonne le crime raciste.
Le commissaire Erlendur, toujours aussi joyeux drille, avec son drame d'enfance qui ne passe pas, ses enfants drogués, sa solitude et ses airs bourrus mène l'enquête. Au cours de laquelle il va apparaître que la société islandaise, si longtemps isolée, si attachée à ses racines viking a du mal à gérer l'arrivée d'immigrés.
C'est loin d'être inintéressant, mais que de longueurs ! Je me suis surpris à râler à voix haute en lisant pour la nième fois les mêmes questions posées à un nième témoin... Le travail policier est souvent chiant et routinier, ce n'est pas une bonne raison pour que la lecture d'un roman policier le soit aussi !
Heureusement, ça accélère sec sur le final, qui sauve un peu le bouquin.
En tous cas, à lire de préférence en été, sinon, c'est la dépression assurée.
Tags : Arnaldur Indridason, hiver arctique
17 mai 2009
L'enjomineur 1792- Pierre Bordage
L'enjomineur 1792, Pierre Bordage, L'Atalante, 2004.
Rêv-olution Française
(ouh le calembour...)
Franchement, j'ai été moyennement emballé.
Au crédit de ce roman fantasy, le choix de la période historique : 1792 (d'où le nom...).
La Révolution (française) est bien mûre, le grand "tous ensemble" de 89 est loin derrière; le peuple est dans la danse, les sections font trembler l'aristo, et de plus en plus, le bourgeois. La République approche.
Choix judicieux donc, puisque l'ère arrive où les Lumières vont gouverner le monde (croit-on) et donc, pour un roman qui joue sur le merveilleux, ça apporte un ressort intéressant (quoique pas hyper-hyper original) : l'opposition de l'ancien et du moderne, des vieilles croyances et de l'esprit rationnel, et tout ça.
D'autant plus que l'histoire se déroule en partie en Vendée au moment où l'insurrection éponyme commence à chauffer au fond des marmites paysannes du bocage. D'où trio Religion / Raison / Croyances païennes.
Au menu donc, fadets, guérisseurs-euses, et en guest-star, Mélusine herself. Voilà. C'est un genre, on aime ou on n'aime pas.
Autre point à classer dans la colonne des "+" : la construction, là aussi pas révolutionnaire (ha, ha !) mais efficace. Deux histoires en parallèle avec fins de chapitres à suspense. Et ça marche bien. L'un des héros est un jeune paysan dont ON dit qu'il est fils d'une fée, plutôt éduqué (par un curé moderne et humaniste) et plutôt pro-révolutionnaire (mais pas trop-trop quand même. Comme tout bon héros post-moderne, il garde ses réserves et son quant-à-soi). L'autre (héros) sombre-sombre est un ancien voyou, ancien marin sur navire négrier, et justement victime d'une "enjomineuse" vodoue qui l'a puni d'un viol sur enfant esclave non consentante dans l'entre-pont du rafiot comme ça en passant. Bref le démon l'habite (...) et quand ça lui prend, faut qu'il tue du Blanc (et ça tombe bien, en France, y'en a). Du coup, il se retrouve à zigouiller pour la Cause.
Pile-poil, ça me fait ma transition avec tout ce que j'ai nettement moins apprécié. En fait, principalement une chose. Les Sans-culottes sont systématiquement des brutes épaisses, ivrognes et sanguinaires, la lie de la Terre motivée par les plus basses pulsions (et sans l'excuse du mauvais œil, en plus). D'ordinaire, on ménage au milieu une figure d'idéaliste qui pense bien faire et se fait emporter par les torrents de la Violence. Ça permet de dire que "les Révolutions ça part de bonnes intentions, mais après ça dégénère toujours, parce que l'Homme, tu comprends..." Mais là, non, même pas (1). Bon, même si Bordage n'a jamais prétendu faire un roman historique, quand même, ça m'a gonflé.
Autre chose aussi, mais là, on touche aux limites du genre écrit (paf !) : quand les paysans parlent leur patois vendéen, la transcription quasi phonétique, moi, j'ai du mal. C'est super-chiant à lire, et comme je ne l'ai pas dans l'oreille, ça ne me sonne pas. (2)
Il y a deux autres tomes à cette... trilogie (bravo). Je ne suis pas très sûr de vouloir lire la suite.
Tiens, à propos de suite, il y a les tomes 9,10 et 11 du T*** de F*** qui m'attendent. A dans quelques temps, donc.
(1) : ça donne ça. "Paris était devenu un gigantesque foutoir après la chute de la royauté. L'Assemblée avait perdu tout contrôle sur la Commune de Paris, la grande triomphatrice du 10 août. Le pays était livré aux mains des sectionnaires, des fédérés, d'individus analphabètes, ivrognes et revanchards que contrôlaient à grand peine le club des cordeliers et les meneurs les plus influents.De fieffés coquins paradaient dans leurs uniformes de commissaires de la Commune ceints d'écharpes tricolores et terrorisaient une population qui n'approuvait ni l'emprisonnement de la famille royale dans la grande tour du Temple ni l'impudence de ses nouveaux maîtres"
Bigre ! Qu'est-ce que ça donne dans 1793 ?
(2) : "Les gars de la piaine, le s'creyant comme les gens de la ville. L'pensant qu'tchette révolution leur rapportera plus de biens, de terres, d'argent. Ma, i leur dis que l'changement leur donnera rin du tout (...)"
Et y'en a des tartines comme ça...
Tags : L'enjomineur, Pierre Bordage
08 mai 2009
Le club des policiers yiddish - Michael Chabon
Le Club des policiers yiddish, Michael Chabon, trad. Isabelle D. Philippe, Robert Laffont, 2009.
Dans le monde dans lequel se déroule l'histoire de ce livre, Israël n'existe pas. Les Juifs rescapés des camps ont trouvé une terre d'accueil provisoire dans un coin de l'Alaska. Dans ce shtetl nordique, on parle yiddish, on insulte en anglo-américain, et on cohabite plutôt mal que bien avec ses voisins Indiens. Et voilà qu'approche la date de la rétrocession de ce yiddishland au grand oncle américain...
Dans ce contexte la mort d'un junkie tué par balle dans un hôtel miteux de Sitka, capitale de cet Etat en sursis, a toutes les chances de passer inaperçue.
Sauf que l'inspecteur Meyer Landsman, figure archétypale du flic blessé par la vie, en deuil de son couple et de sa petite soeur bien-aimée, partage le même hôtel que la victime. Et qu'il est bien sûr obstiné, teigneux, et qu'il n'en a rien à foutre des conseils de sagesse que lui prodigue sa hiérarchie. Et le voilà parti à remonter le fil de ce meurtre qui va le conduire bien au-delà de l'ordinaire glauque des ratés et des camés.
La grande réussite de ce livre tient à la l'invention de toute une Histoire, un folklore, un argot -un langage même- d'un Etat imaginaire mais rendu parfaitement plausible. Avec ses sectes-mafias ultra-orthodoxes, ses flics et ses espions, son histoire marquée par l'exil et les souffrances, et la tragique incertitude d'être encore et toujours un "peuple sans terre"...
Ouh ! Plaidoyer pro-sioniste, alors... (je vous vois froncer le sourcil !). Non, non... Chabon est bien plus fin, plus nuancé. Mais peut-être une réflexion sur le fait d'être juif, membre de cette "confrérie internationale dont les membres transportent leur patrimoine dans une besace, et tout leur monde au bout de la langue".
C'est aussi brillamment écrit, avec un humour irrésistible et un don de l'image surprenante et drôle : "Alors pourquoi son coeur cogne-t-il sur les barreaux de sa cage thoracique comme le quart métallique d'un récidiviste ? Pourquoi le lit parfumé de Bina lui fait-il soudain l'effet d'un caleçon qui remonte ou d'un costume de laine par un après-midi torride ?"
Bon, voilà, il faut le lire, quoi.
Tags : Le club des policiers yiddish, michael chabon






